Les Congolais sont-ils heureux ?
mardi 21 mars 2017

(Professeur Ndolamb Ngokwey, PhD, MPH., Ancien Secrétaire Général Assistant des Nations Unies)

Une telle question soulève immédiatement un chapelet d’autres questions. Que signifie être heureux ? Heureux par rapport à quoi ? Par rapport à qui ? À l’occasion de la Journée Internationale du Bonheur célébrée le 20 mars, il est légitime de se poser cette question, et d’examiner la position de la République Démocratique du Congo dans le classement international du bonheur des pays.

La notion du bonheur comme élément du développement des pays et comme indicateur de classement des pays fait partie de la tradition de remise en question du paradigme économique, voire économiciste, dominant la pensée et la pratique du développement. Cette tradition de remise en question est évidente dans l’Ajustement à visage humain préconisé par l’UNICEF dans les années 80, le développement humain promu par le PNUD dans les années 90, la critique du Consensus de Washington, l’indicateur du vivre mieux des pays développés membres de l’Organisation de la coopération et Développement Économique (OCDE), etc.
Toutes ces approches ont en commun d’aller au-delà des indicateurs purement économiques, comme le Produit Intérieur Brut, et de prendre en compte des variables sociales, psychologiques, et environnementales pour appréhender le développement dans sa totalité et globalité. Par exemple, l’Indice de Développement Humain regroupe le Produit Intérieur Brut par habitant, l’espérance de vie à la naissance, et le niveau d’éducation. Quant à l’Indice du Vivre Mieux de l’OCDE, il inclut des éléments de qualité de vie, tels la santé, l’équilibre vie professionnelle- vie privée, l’éducation et les compétences, les liens sociaux, engagement civique et la gouvernance, la qualité de l’environnement, la sécurité, et le bien être subjectif, et des éléments de conditions matérielles (le revenu, l’emploi, le logement).
Dans le paradigme du Rapport Mondial sur le Bonheur, le bonheur est considéré à la fois comme un indicateur pertinent du développement et comme un objectif des politiques publiques. Chacun des rapports contient des chapitres substantiels sur le bonheur, et sur sa place et son rôle dans le développement. Le Rapport 2017 (un volume de 188 pages) contient des chapitres sur les fondations sociales du bonheur mondial, la croissance et le bonheur en Chine, l’attente du bonheur en Afrique, les déterminants principaux du bonheur et de la misère, le bonheur au travail, etc. Le bonheur est appréhendé à travers diverses variables objectives et subjectives : le revenu, l’espérance de vie à la naissance, le soutien social, la liberté des choix de vie, la générosité, la corruption, etc. Des données des enquêtes d’opinion Gallup sont aussi utilisées. On aboutit à un indice allant de 0 à 10, dix étant le niveau maximal de bonheur, et les pays sont classés sur la base de cet indice.

RAPPORT MONDIAL DU BONHEUR 2017

Dans le Rapport Mondial du Bonheur 2017 (World Happiness Report) lancé le 20 Mars 2017, et couvrant la période 2014-2016, la Norvège est en tête du classement avec 7,537 alors que la République Centrafricaine est dernière avec 2,693. Mais quelle est la position de la République Démocratique du Congo dans ce classement ? La RDC occupe la 126ème place sur 155 pays avec une moyenne de 4,280. Cette position est relativement encourageante quand on considère que la RDC devance des pays comme la Côte d’ Ivoire, le Ghana, le Burkina Faso, l’Angola, le Bénin, la Guinée, le Rwanda, le Cambodge, l’Ukraine, etc. Mobutu avait-il raison, lui qui proclamait :" heureux les peuples qui chantent et dansent, pour faire avaler la pilule amère des conditions socio- économiques désastreuses. Certains lecteurs s’étonneront peut être de cette position de la RDC dans ce classement. Il ne faut cependant pas oublier que la résilience des congolais est une réalité, liée en partie au soutien social et à la générosité qui sont des variables prises en compte dans l’indice du bonheur. Autre exemple : en matière de liberté d’opinion ou de la presse (pour ne prendre que cet aspect de la liberté), notre pays a fait d’énormes progrès ces dernières années, malgré certains cas déplorables. Et je sais par expérience personnelle que notre pays est bien en avance sur beaucoup de pays Africains par la multiplicité et la diversité des organes de presse et leur relative indépendance, malgré, ici aussi, bien de cas déplorables.
Plutôt que de nous limiter à voir la photographie instantanée du classement de la RDC dans le Rapport 2017, regardons plutôt le film dynamique de la tendance de la position de la RDC dans le temps. Sur le plan du bonheur, selon le classement du Rapport Mondial sur le Bonheur, le pays avance t- il, régresse t-il ou stagne t-il ? En 2013, la RDC était classée 117 sur 156 pays avec 4.578 ; en 2015, 120ème sur 158 pays avec 4,517 ; en 2016, 125ème sur 157 avec 4.272, et en 2017, comme on l’a vu, 126ème sur 155 pays avec 4.280. Il y a donc une tendance à la baisse dans le classement et dans la valeur de l’indice, malgré une légère remontée en 2017.
Même si on peut se réjouir de la position encourageante de la RDC dans ce classement, surtout au regard de la position peu enviable du pays dans d’autres classements internationaux, la complaisance ne devrait pas être de mise, d’autant plus que la tendance de 2013 à 2017 est plutôt préoccupante. Le score de la RDC est probablement affaibli par certains éléments du capital social (honnêteté, bienveillance, coopération, confiance, bonne gouvernance), l’insécurité, et le stress. En effet, quand l’escroquerie est perçue comme une stratégie acceptable de survie, il y a problème de capital social ; quand les gens s’accordent que la malveillance se généralise (congolais alingaka congolais te), il y a problème de capital social.
Il y a aussi un problème de socialité quand un chauffeur de taxi retrouve un téléphone oublié par un passager et considère que Dieu a exaucé ses prières, ou quand il est admis dans la société qu’il est normal non seulement qu’un ministre détourne des fonds publics, mais aussi qu’il soit impuni. Il en est de même des anti- valeurs que sont le " branchement", le " couloir", le " suivi", ou les " points sexuellement transmissibles" en milieu universitaire.
La confiance, comme composante du capital social, est multiforme : confiance dans les institutions, dans les autorités qui les incarnent, dans les membres de son réseau social, etc. Il y a de toute évidence des problèmes de confiance quand nombre de congolais considèrent que leurs autorités politiques se préoccupent davantage de leurs intérêts personnels que du bien commun. Le manque de confiance se reflète également dans la perception commune selon laquelle il y a un risque accru d’empoisonnement, et qu’il faut par conséquent être vigilant et avoir toujours du miel à portée de main comme antidote. Il en est de même de la croyance en une recrudescence de la sorcellerie, du fétichisme, du mbasu et de mpese.
J’ai toujours considéré que les soins accordés à l’utilisation et à la préservation des biens publics est une variable importante du capital social. Quand les citoyens considèrent les biens publics ( biloko ya leta) comme leurs propres biens, c’est-à-dire, des biens dont ils sont co-propriétaires, et responsables, ils les utilisent avec plus d’attention. La destruction des biens publics (immeubles, moyens de transport) est un indicateur de faible capital social. Il en est de même du " coulage" des recettes publiques, et du refus de payer ses impôts. La qualité des toilettes publiques (quand elles existent) ou la qualité des toilettes dans les immeubles publics (quand elles sont fonctionnelles) est un indicateur fiable du niveau de développement d’un pays et du capital social, car elle indique comment les utilisateurs les considèrent.
Le stress est une variable importante dans l’appréciation du bonheur. Le stress peut être la résultante des conditions matérielles difficiles (par exemple le chômage), l’indisponibilité ou l’inaccessibilité des services publics de qualité (coupures d’eau et d’électricité, amoncellement d’ordures), l’incapacité de satisfaire ses besoins de base ou ceux de sa famille ( se nourrir, se vêtir, se loger), l’incapacité de répondre aux attentes sociales et à ses obligations sociales ( payer la dot de son fils, contribuer à l’organisation des funérailles d’un parent). Les tracasseries policières, les abus de pouvoir, les " interventions" arbitraires contribuent au stress, tout en décrédibilisant l’État et en minant la confiance entre les citoyens, les institutions et leurs représentants. L’insécurité, sous toutes ses formes, a bien évidemment un impact majeur dans le ressenti du bien être et du bonheur.
Tous les Rapports Mondiaux sur le bonheur ont des chapitres sur les implications en termes de politiques publiques. Ils insistent notamment sur la nécessité d’investir dans le capital social. Comme le note le Rapport de 2016, " Le bien être dépend beaucoup du comportement pro-social des membres de la société. Dans ce type de comportement, les individus prennent des décisions favorables au bien commun, même contraires aux bénéfices égoïstes à court terme" (p.6).

LES CONGOLAIS SONT ILS HEUREUX ?
Pour l’un, son bonheur du moment, c’est d’avoir son fumbwa et sa chikwangue ; pour un autre, c’ est d’ obtenir un passeport ou un visa, de réussir ses études, de rencontrer l’âme sœur ; pour un autre encore, c’est de trouver un emploi, d’apprendre la libération d’ un activiste de Lucha ou Filimbi, ou de se trémousser au son envoûtant de la guitare de Sarah Solo ; pour un autre encore, c’est d’assurer l’avenir de ses enfants, de voir Les Léopards " chicoter" leurs adversaires ; pour un autre, son bonheur du moment, c’est de voir le Gouvernement gouverner effectivement et efficacement, en mettant le social au cœur de la gouvernance politique et économique ; pour un autre enfin - parce qu’il faut bien arrêter cette énumération quelque part-, son bonheur, c’est de voir la CENI organiser des élections réussies à tous points de vue.
En cette Journée Internationale du Bonheur, a chacun son bonheur, et à tous les congolais leur bonheur commun.
Savons- nous vraiment reconnaître nos moments personnels de bonheur ? Comme décideurs individuels sur des questions personnelles ou publiques, prenons- nous les décisions qu’il faut et posons-nous les actes qu’il faut pour rendre les congolais heureux ? Êtes-vous heureux ? J’espère que vous l’êtes, à l’occasion de la Journée Internationale du Bonheur. Car comme le dit Paulo Coelho, " Le monde étant ce qu’il est, un jour de bonheur est presque un miracle". Enfin, j’espère que vous n’êtes pas malheureux d’avoir lu cet essai.
Pour mémoire, la Journée Internationale du Bonheur, le 20 mars, à été instituée en 2012, à l’occasion de la 66ème Session de l’Assemblée Générale, sur une initiative du Bhutan. Ce pays asiatique a adopté depuis 1972 le Bonheur National Brut comme indicateur de développement, en remplacement du Produit National Brut, jugé insuffisant et partiel. Le Secrétaire Général des Nations Unies a commissionné un groupe d’experts de renommée mondiale de publier un Rapport Mondial du Bonheur. Le premier Rapport a été publié en 2012 ; celui de 2017 est le cinquième de la série.

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