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DANS UNE CONFIDENCE A FORUM DES AS
Nicaise Kibel’bel Oka : "Beni est devenu pour les ADF le vivier du recrutement, de la formation et de l’entraînement au jihad"
jeudi 10 octobre 2019

Chevalier de la plume, écrivain, Nicaise Kibel'bel Oka est également éditeur d'un journal bien implanté au Nord-Kivu. Fouineur, frondeur, cet analyste politique, doublé de la casquette de journaliste d'investigation, s'est illustré par ses écrits sur les menaces permanentes des ADF dans l'Est de la République démocratique du Congo. A ''Forum des As'', il se confie.

Forum des As: Les opérations Sukola I semblent être aujourd'hui dans un total enlisement. Selon vous qui étudiez la question, à quoi est dû cela ?

Nicaise Kibel'bel Oka : Les opérations Sukola I ont été lancées le 16 janvier 2014 dans une logique de pourchasser l'ennemi et le retourner dans son pays d'origine, l'Ouganda. Déjà, dans cette planification de la guerre, on fautait sur la vraie nature de l'ennemi. En clair, les Forces armées de la RDC étaient venues chasser les rebelles ougandais afin qu'ils retournent chez eux en Ouganda.A ce niveau, il y a deux faits à relever. D'abord, si les ADF sont des rebelles ougandais, pourquoi Kinshasa ne pouvait pas saisir Kampala pour trouver une solution appropriée ? Sans l'accord et l'apport de Kampala, cela revenait à faire la guerre à l'Ouganda qui reste notre voisin. De deux, toute chose restant égale par ailleurs, cette conception de l'ennemi montrait clairement que les FARDC ne connaissaient pas son identité, et donc contre qui elles se battaient. Bref, la planification de la guerre n'obéissait pas à la réalité du terrain. L'armée ne connaissait pas l'identité de l'ennemi et ne maîtrisait pas le terrain et le renseignement (sur) de l'ennemi.

Pourquoi l'identité de l'ennemi pose toujours problème cinq ans après ?

Pour l'armée (les FARDC), l'identité de l'ennemi ne pose plus problème. Les FARDC savent, un peu tard malheureusement, contre qui elles se battent. Le problème réside au niveau de ses deux partenaires principaux, à savoir la MONUSCO et la population qui refusent de le reconnaître. Bien entendu, pour la MONUSCO, c'est par mauvaise foi. Mieux, cela est lié aux enjeux internationaux sur la région et, pour la population, c'est plus par ignorance et par manipulation de certains politiques. Enfin, la dynamique politique locale, en cherchant à se victimiser,n'a pas aidé les FARDC. Elle a donc largement contribué à l'échec des opérations militaires.

Ces ADF sont-ils vraiment des islamistes ?

Exact. Ce que le commun de mortels appelle ADF, c'est de vrais islamistes. Comment le savoir ? Lorsque les FARDC ont conquis Madina, ils ont découvert des objets qui le prouvent. Sur des cadavres des ADF, on retrouvait un morceau du Coran ou des prières. La vie dans leurs campements est réglementée sur le Coran et l'application rigoureuse de la chari'a.

Pourquoi alors, d'après vous, préfèrent-ils opérer à Beni ?

Vous voulez savoir pourquoi ils sont actifs dans le Ruwenzori ? C'est simplement parce que cette région offre tous les atouts d'une préparation discrète, mais organisée du jihad. Cette région est aussi un vivier de recrutement, de formation et d'entraînement au jihad. Elle permet aussi de faire le business sans trop se faire remarquer. Enfin, la faillite de l'État aidant, ils ont longtemps pensé que personne ne viendrait troubler la quiétude des intégristes. La population a alors adopté la théorie des abeilles. Théorie selon laquelle "les abeilles ne sont méchantes que lorsqu'elles sont dérangées". Dès lors, ces Congolais collaborent étroitement avec eux, pourvu qu'ils boivent du miel. Autrement dit, ils veulent profiter des avantages de cette présence parmi eux.

Maintenant que les FARDC connaissent la nature de l'ennemi, pourquoi cela traîne encore ?

La nature même de cette guerre est complexe. D'abord, notre armée est formée sur le modèle des armées classiques et, au front, elle rencontre un ennemi qui utilise la guerre asymétrique. Il faut tout revoir. Ce qui n'est pas automatique. De deux, dans ce genre de guerre, le renseignement constitue l'élément clé. Or, ce renseignement, on ne peut l'obtenir qu'avec et auprès de la population. A ce jour, cette population est totalement manipulée et prise en otage par des forces centrifuges. L'ennemi se sert aussi des milices locales et, ensemble, ils combattent les FARDC. La guerre se passe à deux niveaux. Un niveau interne où l'on ne comprend pas réellement ce que veulent les milices armées ethniques et, au niveau externe, où l'ennemi mène une guerre de la foi, une guerre religieuse... Il faut neutraliser tous les liens et les réseaux dont se sert l'ennemi à l'interne comme à l'externe qui participent à la vitalité de l'ennemi. Et là, il faut que la Justice militaire soit sans complaisance pour sévir. On ne joue pas avec l'armée et on ne doit pas se lever un matin, comme on le voit dans les réseaux sociaux, et commencer à injurier l'armée. Lorsqu'on a des preuves de la compromission d'un élément de l'armée loyaliste, on les dépose à qui de droit et on doit éviter de généraliser. L'avenir de la nation en dépend.Il y a lieu aussi d'épingler les attaques (in)justifiées de certains lobbies locaux et étrangers contre l'armée. Enfin, le rôle (presque) ambigu de la MONUSCO.

Vous dites rôle "ambigu" de la MONUSCO. Si vous pouvez expliquer ce rôle...

Au niveau politique, la MONUSCO a opté dans le domaine où elle excelle - celui des droits de l'homme - à faire le monitoring des violations de droits de l'homme. Au niveau des opérations, la Brigade d'intervention de la MONUSCO a été créée pour permettre à la mission d'améliorer son efficacité opérationnelle dans le cadre de neutraliser les groupes armés. Le mandat de cette Brigade est ainsi libellé : "Une force militaire offensive intégrée à la MONUSCO ayant pour mandat précis de neutraliser les groupes armés de l'Est de la République Démocratique du Congo, créée par la résolution 2098 du Conseil de sécurité en mars 2013"…

Que voulez-vous dire ?

Dans ses opérations, la Brigade appuie les unités FARDC engagées en matière de Renseignements tactiques, d'héliportage, d'évacuation sanitaire, de protection des arrières en occupant les localités libérées. "Seule ou avec les FARDC, la brigade doit mener des offensives ciblées et robustes, en faisant preuve d'une grande mobilité et adaptabilité et dans le strict respect du droit international" et ce, en vue d'empêcher l'expansion de tous les groupes armés, de les neutraliser et de les limiter dans le temps. On observe tous que la MONUSCO est retombée dans son rôle d'observateur très contesté par la population, qui ne comprend pas cette passivité des Casques bleus qui frise la complicité car les massacres de civils continuent et une longue liste de groupes rebelles sévit toujours à l'Est de la RDC. C'est dans ses bureaux climatisés que la Monusco nie l'existence de phénomène islamiste jihadiste et n'arrive pas à justifier ou à expliquer le nombre de civils tués, souvent entre deux positions des Casques bleus. La Monusco, dans sa version actuelle, a atteint ses limites.

Revenons sur les solutions pour mettre fin au calvaire des populations civiles. Que faut-il faire au niveau des FARDC pour y arriver ?

Notons d'abord le principe selon lequel "aucune troupe étrangère n'est appelée à rester indéfiniment dans un pays qui n'est pas le sien". Toutes les troupes invitées et non invitées doivent quitter le territoire congolais. Au niveau des FARDC, une nouvelle lecture du front s'impose (elle a été faite en juin 2019 au Collège de Hautes Études de Stratégie et Défenses -CHESD) qui appelle à prendre en compte les exigences de la guerre asymétriques et du terrorisme. En clair, il faut former des troupes propices et adaptées au terrain et à ce genre de guerre et former des agents de renseignement capables de rechercher, collecter, exploiter et de mettre à la disposition des autorités des éléments relatifs aux enjeux. Parce que le renseignement, c'est d'abord la capacité d'identifier les menaces, prévenir et anticiper le passage à l'acte. Naturellement, il faut procéder à la relève des troupes qui ont fait beaucoup de temps au front. Ce qui signifie aussi qu'il faille régulièrement recruter et former d'autres militaires- au niveau de la population locale, la sécurité étant l'affaire de tout le monde, elle doit collaborer avec l'armée. Elle doit quitter cet état de dénonciation et d'animosité contre toute présence militaire, elle doit éviter de faire l'éloge des milices locales. Bref, elle doit travailler avec les services de l'État et éviter à longueur de journée de diaboliser l'armée.

Dès le début, vous avez épinglé le fait que ces rebelles étaient ou sont encore désignés comme des "rebelles ougandais". Envisagez-vous des opérations mixtes FARDC-UPDF pour mettre fin à ce phénomène ?

Personnellement, non. Je dois signaler qu'il y a des échanges de renseignements entre nos deux pays, entre les États-majors de deux armées. La nébuleuse est complexe, et il faudrait éviter de la rendre plus complexe encore. Sociologiquement parlant, les milices locales disent se battre pour libérer le pays des mains des voisins. Il ne faudrait pas leur donner des justificatifs pour aggraver la situation. Elles vont, guidées par des opérateurs politiques, s'attaquer à l'Uganda People Defence Force (UPDF) sous prétexte que le pays est vendu. De deux, l'UPDF a un mauvais précédent au Congo, le pillage. Comme personne ne saura contrôler les effectifs du corps expéditionnaire ougandais, le risque est grand de voir parmi les militaires, certains faire des affaires au Congo. Enfin, des renseignements obtenus pourraient être mis à la disposition de la FIB. Mais, là encore, la FIB dépend de New York et ça pose problème. Sauf si la SADC entre dans un bras de fer avec New York et s'approprie à nouveau la FIB. La solution réside d'abord dans le renforcement de notre propre armée en hommes et en logistique pour mettre fin à cette nébuleuse. Après tout, c'est notre pays et c'est notre armée, la seule que nous ayons. Nous devons la soutenir et en être fiers, malgré ses imperfections, car elle est l'émanation de ce que nous sommes. Certaines personnes ayant des agendas cachés ont appris aux Congolais à vilipender notre propre armée, comme si nous en avions deux.

Est-ce que les pays voisins sont conscients de phénomène islamiste jihadiste dans la région ?

Effectivement. Les pays voisins coordonnent les renseignements et, sur ce point, les résultats sont très prometteurs. Ils ont établi les différents liens ou réseaux tissés par les terroristes dans la région. Ils ont aussi établi leur appartenance à l'Etat islamique et au Shabbab qui veut faire du centre de l'Afrique un califat sur le modèle qu'il n'y a de Dieu qu'Allah et Mohammed est son prophète, l'unicité de Dieu et de l'islam supérieur à toute autre religion que les ADF nomment Madina al Tauheddwal Muwahedeen (MTM) pour ceux qui tuent à Beni. Dans le même registre idéologique, les attaques au Mozambique sont menées par un groupe qui s'est baptisé Al-Sunnah, dont l'entier patronyme est Ahlu Sunnah Wa-Jama, qui se traduit par "Ceux qui adhèrent à la tradition du Prophète ", en opposition à l'islam soufi local jugé hérétique. Or, la tradition du Prophète est née depuis Médina dans sa guerre contre les idolâtres, par le jihad armé. Ce que poursuit le wahhabisme. Le lien devient clair entre Beni (RD Congo)et Cabo Delgado (Mozambique). Propos recueillis par Yves KALIKAT
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