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L’Université de Kinshasa : "colline du savoir, colline des transactions (suite et fin)
mercredi 15 janvier 2020

(Par le Pr Bernard Mumpasi Lututala)

Au cours de ces élections, l'université vit des moments d'intenses tractations politiques semblables à ce qui se vit lors des élections au niveau national. Et dans tout cela, le recteur et les autres membres du comité de gestion se limitent à dire le droit (lancer les opérations électorales, promulguer la loi électorale, afficher la liste des candidats, organiser et présider la séance des élections, proclamer les résultats, investir le dirigeant élu ainsi que son gouvernement) et à subir les insultes et accusations par l'un ou l'autre groupe qui se sent, à tort ou à raison, défavorisé. A tort ou à raison car les autorités de l'université doivent s'assurer, elles aussi, d'avoir à la tête de l'association des étudiants des dirigeants qui leur soient favorables et qui ne passeront pas leur temps à monter toute sorte de coups (marches, accusations, sabotages) pour les déstabiliser. Le bon déroulement des activités académiques et scientifiques est aussi à ce prix.

Aussitôt investis, les dirigeants des associations étudiantes ne passent pas pour autant leur temps à se délecter du pouvoir. Ils doivent déjouer plusieurs complots montés par le camp ayant perdu les élections, des complots les accusant de vouloir déstabiliser le Recteur et son comité de gestion, ou de créer un climat de tension et d'insécurité sur le site universitaire, ou de ne pas être capables de gérer la communauté universitaire, ou de détourner les fonds mis à leur disposition pour le fonctionnement de l'association, etc. Ils sont souvent "corrigés" par les camarades étudiants suite à tel ou tel autre manquement.

Ces faits plongent l'université dans une contradiction avec elle-même, à cause de cette culture de la violence chez les étudiants : destruction des instruments de leur formation (librairies, laboratoires, auditoires), sacralisation des symboles de l'Etat (drapeau, hymne national défiguré, etc), ou vandalisme et destruction des biens privés ou collectifs ; recours à la force physique en lieu et place de l'argumentation et des théories qu'ils apprennent ; coups et blessures sur leurs propres enseignants. Cela crée le doute sur la capacité de l'université à former des citoyens dignes et des futurs cadres du pays. Et on peut comprendre que pour la société, l'université congolaise a cessé d'être le Temple du savoir, et que tous les petits vagabonds des quartiers voisins de Mbanza-Lemba et Livulu peuvent l'envahir pour la piller ensemble avec les étudiants à la moindre occasion.

Les conséquences de la "domestication" ou les effets pervers de la résistance au pouvoir

Redoutée et marginalisée par le pouvoir politique, l'université congolaise s'est repliée sur elle-même. Elle a cherché à l'interne ses propres moyens de survie et de sortie de crise, pour compléter les salaires et se doter de moyens de fonctionnement. Mais ceci se fait au prix de luttes internes entre les différents corps de la communauté universitaire regroupés en associations : l'Association des professeurs de l'Université de Kinshasa (APUKIN), l'Association des membres du corps scientifique de l'Université de Kinshasa (ACS), l'Association du personnel administratif et technique de l'Université de Kinshasa (APAT), et la Délégation des étudiants de l'UNIKIN. L'université se retrouve aujourd'hui défigurée et, de plus en plus, éloignée des vertus universitaires à la suite de ces luttes. C'est ce que nous montrons dans les lignes qui suivent.

LES LUTTES SYNDICALES DE L'APUKIN

Parmi les fléaux dont souffre l'université congolaise, il y a la faible rémunération des enseignants7, les conditions de travail difficiles et peu stimulantes, l'isolement vis-à-vis de la communauté scientifique africaine et internationale, la faible participation et visibilité à la production scientifiques… Cette situation contraste avec les avantages mirobolants qui sont donnés aux dirigeants politiques; elle a créé chez les enseignants un sentiment de frustration et de révolte, qui sous- tend une lutte de classes matérialisée par des grèves, des revendications et d'autres stratégies de révolte et de défiance contre le pouvoir en place.

Plus d'une fois, le pouvoir a procédé au réajustement des salaires des enseignants pour répondre à leurs revendications. Mais cela n'a jamais été à la hauteur de leurs attentes et de leur statut social. Et la perte progressive de leur pouvoir d'achat, suite à la dépréciation de la monnaie nationale, a souvent annihilé tous les efforts pour rémunérer correctement les enseignants. A deux reprises, le gouvernement a accordé aux enseignants en mi et fin de carrière des voitures pour leurs déplacements ; mais beaucoup d'entre eux ont vu leurs voitures arrachées par les services de Mobutu, en guise de représailles contre les critiques acerbes des enseignants contre le pouvoir à la Conférence nationale souveraine (CNS). Justement, la CNS, qui s'est tenue du 6 août 1991 au 6 décembre 1992, et qui est considérée à juste titre comme "le symbole de la lutte pour le changement politique, économique et social " (Sabakinu et Mpeye, nd :5) avait recommandé que le traitement des enseignants de l'université puisse tenir compte des exigences spécifiques d'exercice de la profession et doit être calculée en référence d'une part, aux ressources nationales et, d'autre part, aux salaires les plus élevés que les pays francophones d'Afrique noire offrent à leurs enseignants, et (…) en tenant compte des traitements des professeurs d'université définis par l'UNESCO.

Les enseignants ont développé plusieurs "activités muros" face à leur clochardisation. En 1996, ils ont réussi à faire accepter à l'Etat congolais l'instauration et l'institutionnalisation du partenariat, c'est-à-dire la participation des parents aux frais d'étude de leurs enfants. Nous en montrerons les effets pervers au point suivant. Certains enseignants se sont lancés dans des activités dites extra-muros, c'est-à-dire la pluriactivité : autres emplois en dehors de l'université ; charges d'enseignement dans plusieurs autres universités, comme ce professeur qui dispense au total 965 heures de cours, dont 660 heures, soit 68 pour cent dans 4 autres universités en dehors de l'Université de Kinshasa (Lututala 2002). D'autres encore ont des petits commerces, y compris sur le site universitaire comme nous le verrons plus loin. Une catégorie d'enseignants mène ce que Sabakinu (2000:113) appelle des activités de compromission, soit le fait de s'allier à la classe politique et d'accepter des fonctions politiques en vue d'en tirer le bénéfice matériel et financier. Pour lui, ces activités sont une trahison de la noblesse de la fonction enseignante ; car si l'université se doit d'être la conscience critique de la société, il se demande comment le serait-elle si les universitaires sont eux-mêmes les décideurs politiques ? La question a toujours suscité un grand débat. Pour certains, les universitaires doivent pénétrer les arcanes du pouvoir pour être entendus ou mettre leurs théories en pratique. Mais les universitaires congolais, du moins ceux qui le peuvent, ne sont-ils pas tombés dans le piège de mettre leurs compétences au service d'un système politique et d'une classe politique qui ont conduit le pays à la débâcle ? La question n'est pas simple ; car pour certains, ce sont les exigences de survie et le souci de servir son pays qui les auront poussé à cette compromission, même s'ils n'y sont que des "courtisans sans pouvoir réel", voire de "porteurs de mallette" (Sabakinu 2000).

Une des conséquences de cette pluriactivité est la faible disponibilité des enseignants qui influe, à son tour, sur le non-respect du calendrier académique, l'élasticité des années académiques et le faible encadrement des étudiants en général et des doctorants en particulier. A propos de l'élasticité des années académiques, on peut noter que certaines promotions passent jusqu'à trois années académiques pour terminer leur programme de cours avant de poursuivre leur formation dans la classe supérieure. Il en résulte des chevauchements et des multiplications d'une même "promotion" au cours d'une année académique. Le tableau en annexe 1 donne la situation d'une faculté d'une université congolaise où l'on a, par exemple, deux premières années : "la normale", où l'on retrouve les étudiants nouvellement admis, et "la full" où il y a les étudiants qui suivent leurs cours depuis au moins 9 mois que dure l'année académique. On remarque que la situation s'aggrave au fur et à mesure que les promotions progressent, principalement au cycle de doctorat à cause de la rareté des professeurs spécialistes et la faible disponibilité de ceux qui sont là. En conséquence, les étudiants font jusqu'à 11 ans pour terminer leurs études en médecine, au lieu de 7 ans ! (annexe 1).

Les luttes syndicales de l'APUKIN ne se limitent pas aux revendications salariales ; elles portent aussi sur l'intention des enseignants d'influer sur la gouvernance du pays et de leur université. Deux exemples pour l'illustrer. Au lendemain de l'ouverture du pays au multipartisme et à la démocratisation (24 avril 1990), les enseignants se crûrent permis de procéder à l'élection de leur

Recteur, faisant fi des textes organiques de l'université. Bien entendu, le Président Mobutu n'avait jamais signé le décret de nomination du recteur élu. Au début des années 1980, les enseignants de la Faculté des sciences économiques et de gestion organisèrent un colloque sur la crise économique que le pays traversait.

Ils y fustigèrent le régime politique et Mobutu en personne comme étant au centre de gravité de cette crise.

LE PARTENARIAT ET SES EFFETS PERVERS

Le fonctionnement du partenariat est une illustration parfaite des rapports de forces au sein de l'UNIKIN, rapports plutôt conflictuels entre l'université et les différents membres de la communauté universitaire d'une part, et entre ces derniers d'autre part. Le partenariat a été institué en 1996 lors de la tenue des Etats généraux de l'Education, pour faire participer les parents et les étudiants au financement des études, en vue de suppléer à la modicité, voire à l'absence des frais de fonctionnement versés par l'Etat congolais. Le budget du partenariat est élaboré et les fonds sont mobilisés, gérés et affectés par le COPA (Conseil des partenaires), dont le Recteur, en tant que chef d'établissement, est le président. Les décisions du COPA sont opposables à tous les membres de la communauté universitaire. La quasi-totalité des fonds du partenariat est utilisée pour le paiement de la prime aux enseignants et au personnel administratif. Il arrive, à certains moments, que le montant de la prime payée par le COPA soit supérieur à celui du salaire payé par l'Etat, ce qui donne une idée de l'importance du partenariat dans la vie de l'université congolaise. Siègent au COPA, les représentants de toutes les instances de l'université : le COGES, l'APUKIN, l'ACS, l'APAT et bien sûr la délégation des étudiants. Une cellule de gestion du partenariat, dont les membres sont proposés par les différentes instances du COPA, assure la gestion quotidienne des fonds du partenariat et rend compte au COPA.

C'est lors de l'élaboration du budget du COPA que les rapports de forces, conflictuels, éclatent au grand jour. Car il faut fixer le nombre des candidats à admettre dans les classes de recrutement, le montant des frais d'étude à exiger aux étudiants et la répartition entre les différentes dépenses à engager. En effet, pour payer aux enseignants et aux administratifs des primes substantielles et permettre à l'université de fonctionner tant bien que mal, le COPA mise chaque année sur une maximisation des recettes, soit en augmentant le montant des frais d'études, soit en augmentant le nombre d'étudiants à admettre dans les classes de recrutement. Le consensus est difficile à obtenir et les négociations peuvent durer plusieurs mois, ponctués des menaces d'arrêt de travail de la part des membres de l'APUKIN et de l'ACS, et donc des risques de soulèvement des étudiants.

L'augmentation du nombre d'étudiants à inscrire dans les classes de recrutement bute toujours à la capacité d'accueil qu'il faut prendre en compte pour sauver la qualité de la formation. L'UNIKIN dispose certes d'une infrastructure de formation imposante, et " d'un des campus universitaires les plus beaux de l'Afrique au sud du Sahara " (UNIKIN 2007) : 7 bâtiments facultaires à deux niveaux, des institutions d'applications pédagogiques dont les Cliniques universitaires pour la médecine et le Groupe scolaire du Mont-Amba (GSMA) pour les sciences de l'éducation, un complexe sportif disposant, entre autres, de la seule piscine olympique de la ville de Kinshasa. Cependant, ces infrastructures avaient été conçues pour 5.000 étudiants, alors qu'elles accueillent aujourd'hui plus ou moins 27 000 étudiants.

En dépit de cette contrainte, c'est autour de ce paramètre que les négociations se font, compte tenu du risque élevé de soulèvement des étudiants que comporte toute augmentation des frais d'étude, mais aussi de la demande d'éducation de la part des élèves diplômés de l'école secondaire, que le marché de travail ne peut résorber et qui se voient dès lors obligés de poursuivre les études à l'université pour s'occuper. Ainsi, plus d'étudiants on inscrit dans les classes de recrutement, plus l'université dispose des moyens pour fonctionner et pour assumer ses missions. En conséquence, on inscrit jusqu'à 1 500 voir 2 000 étudiants dans les 1ères années de médecine, de droit, d'économie, et de sciences sociales, administratives et politiques. En 2010, la décision du COPA de réduire ce nombre à moins de 1000 avait provoqué un tollé général de la part des parents, des membres de la communauté universitaire, et même du pouvoir.

Pour ce dernier, l'université apparaît comme une sorte de caserne où l'on entrepose ces milliers de jeunes diplômés du secondaire qui ne peuvent trouver de l'emploi, et dont l'oisiveté peut pousser à des actes de déstabilisation du pouvoir.

Les conséquences qui en découlent sont dramatiques : des auditoires bondés, dont certains étudiants suivent les cours débout ou perchés sur les fenêtres, des enseignants qui suffoquent et tombent pendant les cours dans ces auditoires sans système de ventilation ni de sonorisation8, des travaux pratiques qu'il est quasi impossible d'organiser compte tenu de la grande insuffisance du matériel didactique. On ne peut donc être surpris de la détérioration de la qualité de la formation, mais aussi des revendications répétées des étudiants et des enseignants pour corriger la situation. Par ailleurs, le partage des frais du COPA provoque beaucoup de déchirures entre les membres de la communauté, les uns (l'APAT et l'ACS) accusant les autres (l'APUKIN) de toujours tirer la couverture de son côté. Sans oublier les accusations, fausses ou avérées, dont est l'objet la cellule qui gère ses fonds.9 On note aussi que pour les membres du COPA, les fonds à accorder aux frais de fonctionnement doivent être réduits au strict minimum ; ce qui compte, ce sont les primes qui doivent leur revenir. On voit ici combien la communautaire universitaire banalise la précarité des conditions de travail à l'université, estimant qu'il appartient à l'Etat congolais de donner les moyens nécessaires pour le bon fonctionnement et la réhabilitation de l'université.

On doit noter enfin que la gestion du partenariat met l'université devant une importante crise de leadership, de par le bicéphalisme à la direction de l'université : d'une part, le Recteur et les autres membres du comité de gestion qui assument le pouvoir administratif et académique, sont soumis aux décisions du COPA, mais ne disposent pas des moyens financiers de leur politique ; et d'autre part, la Cellule du COPA qui assume le pouvoir financier, et quelque peu politique au sein de l'université. En vertu de ces pouvoirs, le COPA peut faire retarder, voire suspendre les enseignements pour contraindre les étudiants à payer, et provoquer la colère et les manifestations de ces derniers, qui crient alors à l'incompétence du recteur et de son comité de gestion !

L'UNIVERSITE COMME ESPACE DE TRANSACTIONS ECONOMIQUES

Le site de l'UNIKIN est aussi le lieu où les membres de la communauté universitaire réalisent, en plus de leur profession, et ce pour arrondir le solde du mois, des activités commerciales diverses. Ils sont rejoints par un nombre élevé et difficilement contrôlable de tous ceux qui exercent le petit commerce sur le site universitaire. En effet, la "colline inspirée", entendre l'UNIKIN, accueillait et abritait chaque jour un peu plus de 50 000 personnes en 2008.10

En dépit de la présence sur le site universitaire d'une population aussi nombreuse, il n'y existe pas un centre commercial où cette population peut s'approvisionner en biens de première nécessité, pour une raison simple : les investisseurs hésitent à prendre le risque de construire un tel complexe, sachant que ce dernier serait détruit et pillé à la première manifestation revendicative des étudiants. Ce fut le cas, par exemple, de l'Alimentation SGA, pillée en 1977 par les étudiants lors de leurs revendications, mais aussi suite aux soupçons que cette alimentation appartenait à un oncle du plus haut dignitaire du régime.

Pour les mêmes raisons, il n'y a pas sur le site de librairies ou de papeteries dignes de ce nom, où les élèves et étudiants peuvent acheter des fournitures scolaires. Lors des affrontements de 2006 entre les étudiants de l'UNIKIN et ceux de l'ISTM, l'embryon de la Librairie universitaire que le Comité de gestion était en train de rouvrir avait été la cible des manifestants. Par ailleurs, depuis le début des années 1980, il n'existe plus sur le site universitaire, comme dans toutes les autres universités publiques, de restaurant universitaire. C'est en effet la solution que le régime Mobutu avait trouvé pour mettre fin aux multiples revendications des étudiants liées à la restauration (et à la bourse qui a, elle aussi, été purement et simplement supprimée).

C'est à cause de cette situation qu'ont été érigés ici et là des boutiques et autres lieux de vente de fortune, en vue de permettre aux étudiants logés dans les homes, aux enseignants et aux membres de leur famille habitant le Plateau des Résidents, mais aussi à tous ceux qui se retrouvent chaque jour sur le site universitaire, de s'approvisionner en biens de première nécessité. Les entrées, les verandas et les anciens parloirs des homes, et même certaines chambres des étudiants, sont pris d'assaut par des vendeurs de pains, de lait, du fufu, de boisson, d'eau en sachet, bref de tout ce qui est nécessaire pour se restaurer ; au point où il faut se frayer un chemin pour avoir accès aux chambres. Sous les arbres se retrouvent des coiffeurs, tandis que des échoppes pour la vente des cartes de communication sont parsemées à travers le site de l'université.

Ces petits vendeurs paient des taxes aux Mairies des Homes, et celles-ci devraient reverser les montants perçus à la Caisse Centrale de l'université. N'en disons pas plus, car on sait combien le personnel administratif congolais, et celui de l'UNIKIN ne fait pas exception, a tendance à privatiser, à son profit personnel, les services et les deniers publics (Trefon 2009).

La même situation se retrouve dans les bâtiments facultaires, où les vendeurs de pains, d'arachides, de bananes, de galettes et de boissons sucrées (qui servent de repas pour le déjeuner des étudiants), rivalisent avec ceux des fournitures scolaires. Ils sont à l'entrée des bâtiments, dans les couloirs, et même dans les anciennes toilettes transformées en papeteries, en bureautique, ou en cybercafé. Alors que certaines promotions manquent d'auditoires pour suivre les cours, des locaux servent de cybercafé appartenant à des professeurs ou à des assistants. Au cours des années 2005 à 2007, un ancien doyen d'une faculté avait réquisitionné un des locaux les plus vastes de sa faculté pour y installer son cybercafé, lequel lui procurait des revenus substantiels sans qu'il paye une quelconque taxe pour l'eau, l'électricité, ou la location ni à la faculté, encore moins à l'université. La question évidemment est celle de savoir comment le conseil de faculté, et le COGES, ont-elles laissé faire un tel détournement.

C'est là l'autre illustration du conflit entre les intérêts de l'université et ceux des membres de la communauté. On ne peut en effet empêcher ces transactions car elles permettent à la communauté universitaire de se ravitailler.

L'UNIKIN est un espace idéal pour ceux qui y exercent le commerce : la clientèle y est sûre, nombreuse et concentrée ; aucune taxe n'est payée ni pour l'eau, ni pour l'électricité que les " agents des services publics " font payer aux petits vendeurs des marchés de la ville. On comprend dès lors que toute décision des autorités académiques de les faire déguerpir donne lieu à un refus, à des actes de sabotage et de diabolisation du COGES. Ce d'autant plus que certains de ces échoppes appartiennent à des professeurs ou à des agents de l'administration, qui usent de leur influence auprès des étudiants.

L'UNIKIN face à la demande sociale des membres de la communauté universitaire

L'Université de Kinshasa dispose actuellement11 de 14 résidences (homes) pour le logement des étudiants, dont la capacité d'accueil est de 2.745 chambres. Et pourtant, elle y loge plus ou moins 10.000 étudiants, à raison de 4 étudiants par chambre, répondant ainsi à une forte demande sociale exprimée par des étudiants n'ayant, pour certains, aucun membre de famille à Kinshasa et aucun moyen financier pour louer une chambre à la cité. Ce dépassement a évidemment des conséquences sur la promiscuité, l'insalubrité, la pollution, notamment la pollution sonore, l'environnement, et la propagation des maladies. La réalité est plus triste car un bon nombre d'étudiants logés officiellement " sous-logent " à leur tour, moyennant un " loyer" qui leur est payé, des "maquisards", pour leur venir en aide socialement, mais surtout pour se procurer des revenus. Il en résulte qu'on retrouve plus de 10 étudiants par chambre. D'autres étudiants, régulièrement logés parce qu'ils sont en droit de l'être, préfèrent vivre à la cité et revendent leur contrat de logement. Par ailleurs, plusieurs autres personnes logent dans les résidences estudiantines sans en avoir la qualité : les anciens étudiants qui ont déjà terminé leurs études ; les faux-étudiants que les autorités politiques font loger pour surveiller les faits et gestes des étudiants.

En ce qui concerne la spoliation, on observe un effritement progressif de l'étendue du territoire de l'UNIKIN. Celle-ci est passée de 401 ha au moment de son acquisition en 1952 (Malengreau 2008:40-41), à 270 ha en 2009. Cette spoliation, les membres de la communauté universitaire y participent aussi, bien malgré eux pourrait-on dire. En effet, en RD Congo, être propriétaire de sa propre maison est un souci de toute personne qui travaille et a une famille.

Mais cela nécessite des moyens financiers pour acquérir un terrain, puis construire la maison. Ce que beaucoup d'agents de l'administration universitaire, et même des professeurs, ne peuvent se permettre. D'où la tendance à solliciter des lopins de terre sur le site universitaire. Il en a été ainsi du COGELOS, un espace que l'université a dû céder aux professeurs et à quelques agents administratifs pour qu'ils y érigent leurs maisons, répondant ainsi à leur demande sociale. Un des problèmes occasionnés par l'existence de ces nouveaux quartiers est leur approvisionnement en électricité et en eau. Cette alimentation ne peut se faire que par des raccordements pirates, avec comme conséquence la baisse de tension et des coupures liés à la surcharge sur le site universitaire, et des revendications violentes subséquentes des étudiants.

L'UNIKIN dispose par ailleurs d'une ferme expérimentale de plusieurs hectares en dehors de son campus, dans la commune de N'djili. Ce site servait autrefois pour les travaux pratiques des étudiants en agronomie, et dispose d'étangs, de gros arbres, de pépinières, de champs et jardins expérimentaux.

Pour faire face à sa pauvreté, l'agent administratif de l'université chargé de la sauvegarde et la maintenance de la Ferme n'a pas trouvé mieux que de vendre une partie du terrain à des agriculteurs de la commune de N'djili, à l'insu des autorités et des membres de la communauté universitaire. Le territoire de l'UNIKIN est aussi envahi par des cultivatrices qui y érigent des champs nuitamment pour échapper au contrôle de la Police universitaire. Ce faisant, elles dénudent la terre et favorisent les érosions qui menacent dangereusement le site universitaire. L'avancée d'une des têtes vers le CRENK (Centre Nucléaire de Kinshasa) fait craindre une hécatombe sur Kinshasa et les environs, dont Brazzaville en face du fleuve.

Signalons enfin ces sectes religieuses qui se sont installées sur les versants de la colline inspirée, où elles s'adonnent à des cérémonies d'envoûtement, de guérison, de prière, de jeûne, etc. Même si leur présence ne constitue pas véritablement une menace pour la sécurité universitaire, elle offre néanmoins un spectacle inapproprié dans un milieu universitaire.

EN CONCLUSION

Le tableau de l'université congolaise en général et de l'Université de Kinshasa en particulier tel qu'il vient d'être dépeint est sombre : l'université congolaise traverse une crise aigüe, et cela dure depuis des décennies, voire depuis sa création. La cause ? L'Etat, son propriétaire, la considère comme "un opposant" à neutraliser ; il l'a alors clochardisée, infantilisée, réduite en mendiant à qui on donne quelques miettes par compassion. Face à cette situation, les membres de la communauté universitaire affichent une forte résistance, qui aura permis à l'université congolaise, avec le concours des parents d'étudiants et de la coopération universitaire, de survivre tant bien que mal. Mais à quel prix ? Le prix payé est effectivement très fort : des étudiants ont payé de leur vie ; d'autres ont été relégués dans leurs villages, certains ont été enrôlés dans l'armée pour " être disciplinés " ; plusieurs fois, les étudiants ont été contraints à l'oisiveté, leur université étant fermée pour des durées plus ou moins longues suite à leurs revendications ou à celles de leurs enseignants. D'où l'élasticité des années académiques, la longue durée de la formation, et le vieillissement des étudiants dans les universités congolaises.

Appauvris et privés de la liberté académique, les enseignants-chercheurs avouent quant à eux leur impuissance d'assurer une formation de qualité. Leur crédibilité est sérieusement remise en question suite aux antivaleurs affichées par certains d'entre eux pour des raisons de survie. Ils ont cessé d'être le reflet de l'excellence universitaire, et même de croire en l'université tout court.

Beaucoup d'entre eux ne rêvent que d'abandonner leurs toges universitaires pour le costume plus valorisant, dit-on, de politicien. Ce qui pousse l'opinion congolaise à parler de la "République des Professeurs ", par ironie à leur implication dans la débâcle de laRD Congo. Abandonnée par l'Etat et fonctionnant sans moyens conséquents, l'Université de Kinshasa est devenue, comme toutes les autres universités publiques du pays, un lieu de transactions et d'affrontements permanents. Ces transactions révèlent les rapports de forces au sein de l'université, rapports de forces avec l'Etat, rapports de forces aussi entre les membres de la communauté, rapports de forces enfin entre ceux-ci et leur université.

Ce sont ces rapports de forces, conflictuels, qui façonnent l'espace universitaire. Ils reflètent par ailleurs de graves contradictions par rapport à la mission de l'université : Les étudiants y viennent plus pour acquérir des diplômes que des connaissances, et la précarité des conditions dans lesquelles ils étudient les contraignent à se rebeller constamment contre l'autorité académique et le pouvoir étatique, et à cesser d'être cette pépinière d'éclaireurs de la société congolaise. Au contraire, ils se distinguent par des antivaleurs qui invitent à s'interroger sur la qualité de la classe politique qui va diriger la RD Congo demain. Ils sont habités par la culture de la violence, et non la logique de la raison, comme on peut l'observer lors de leurs revendications. L'excellence universitaire cesse là où la pauvreté corrompt, avilit, et empêche toute combativité.

Dans ces conditions, aucune solution ne peut avoir les fruits escomptés sans un préalable : réconcilier l'université congolaise avec les tenants du pouvoir politique. Il s'agit plutôt de l'Etat congolais qui doit sortir son université de l'embargo dans lequel il l'a soumise. Car malgré les conditions difficiles, et l'hostilité de l'Etat, l'université congolaise a continué à fonctionner tant bien que mal. Elle a continué à remplir ses missions, les missions dévolues à toute université ; mais elle ne se relèvera que lorsque le pouvoir lui reconnaîtra son rôle primordial et incontournable dans le processus de développement du pays.

Et ceci n'est possible que si la classe politique gère l'Etat en fonction des intérêts de la Nation, au nombre desquels l'éducation et la recherche demeurent indiscutablement des intérêts nationaux prioritaires et même vitaux. En attendant, l'université congolaise doit peut-être commencer par devenir elle-même un champ expérimental des théories qu'elle enseigne aux étudiants, et qu'elle propose aux décideurs politiques pour sortir la RD Congo de sa situation actuelle.

Notes

1. Les solutions que propose Kä Mana dans son interview au Journal Le potentiel du 26 septembre 2011 sont des plus sérieuses qui aient été proposées pour redynamiser l'université congolaise. Mais leur mise en application nécessite ce préalable d'une " réconciliation " entre le pouvoir et l'université congolaise.

2. Exception faite des universités virtuelles dont on assiste à la montée en puissance 3. C'est le temps qu'il fallait pour que les premiers élèves inscrits dans les humanités en 1946 aient leurs diplômes et soient admissibles à l'université.

4. Après l'Université (catholique) Lovanium en 1954, ce fut la fondation de l'Université Officielle (laïque) du Congo en 1955 et, plus tard en 1963, l'Université Libre (protestante) du Congo.

5. Disons en passant que ce n'est que quatre ans plus tard, soit en 1968, que la France fut secouée par les mouvements des étudiants, qui furent à la base de profondes réformes politiques et du système universitaire.

6. Il faut noter ici que le salaire net du Professeur d'université s'est élevé, au début des années 1990, à l'équivalent en Zaïres de 50 dollars US !

7. En 2003, un enseignant tombé dans l'auditoire de 1ère année de médecine, appelé " Bunker ", a rendu l'âme.

8. A ce sujet, lire l'article du Prof Banyaku Luape Epotu " La grève à l'Unikin : une guerre des chiffres ", publié dans Le potentiel n° 8011 du 4 mai 2011, et le droit de réponse de l'APUKIN.

9. À peu près 27 000 étudiants de l'UNIKIN (dont plus ou moins 10 000 étudiants logés dans les résidences), un peu plus de 10 000 étudiants de l'ISTM10, 530 professeurs à thèse, 2 800 membres de famille des professeurs logés au Plateau des Résidents, plus ou moins 1.000 Chefs de travaux et assistants, plus ou moins 2500 agents administratifs, environ 6 000 élèves du Groupe scolaire du Mont-Amba (GSMA), une centaine d'enseignants et administratifs du GSMA, quelques dizaines d'élèves et enseignants de l'Institut Technique Médical, sans oublier les malades qui viennent en ambulatoire ou qui sont hospitalisés aux Cliniques universitaires et au Centre hospitalier du Mont-Amba (CHMA) et les personnels paramédical et médical de ces deux formations hospitalières.

11. En fait, l'UNIKIN disposait de plus de résidences que cela, mais son patrimoine immobilier a été bradé tout au long de son existence par diverses autorités académiques et politiques. C'est ainsi qu'elle a perdu deux cités entières dans la commune de Lemba où étaient logés les étudiants mariés, les maisons ayant été vendus aux anciens étudiants-mariés pensionnaires et à des membres des autorités à des vils prix. De même, l'UNIKIN a perdu le contrôle d'une résidence située à Kimwenza qu'elle se dispute avec l'ISTM.
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