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CANTATRICE DE TALENT SUR L’ECHIQUIER EUROPEEN
Isabelle Kabatu : "Les Africains ont tout pour chanter l’opéra"
jeudi 21 mai 2020

Fruit du métissage, née d'un couple belgo-congolais, Isabelle Kabatu est parmi les rares Africains qui se sont taillé une place de choix dans l'univers élitiste et prestigieux de l'opéra. Fille du Professeur Kabatu-Suila, candidat à la présidentielle de 2006 en République démocratique du Congo, cette cantatrice de talent s'attend à implanter, à Kinshasa, le tout premier centre africain de formation en opéra. Un projet qui sera précédé par un spectacle qu'elle va présenter dans la capitale en septembre 2020, avec le concours des chanteurs congolais, lauréats du concours de musique classique ''Vox Awards''. Au ''Forum des As'' et au magazine Optimum, Isabelle Kabatu se dévoile.

Mme Isabelle Kabatu, qu'est-ce qui vous motive à promouvoir l'opéra en Afrique ?

Isabelle Kabatu : Je me présente comme étant une enfant de l'Afrique et de l'Europe en même temps. De façon très équilibrée et très pacifique. Ces deux continents ont été liés par des évènements très tragiques. C'est vrai qu'on a été colonisé, mais cela n'a pas toujours été avec du grand bonheur. Il y a eu des souffrances et, en même temps, beaucoup de joie. L'Europe a été heureuse de connaître l'Afrique, et l'Afrique peut retirer beaucoup de choses de son approche avec l'Europe. Et l'Opéra est un vecteur qui peut être la plateforme d'expression des Africains, aussi bien que celle des Européens. Les Africains ont tout pour chanter l'opéra. Ils ont le sens du sacré, du cérémonial, du beau, de l'amplitude, de la passion… Et ce sont de grands musiciens. Ce serait donc aujourd'hui dommage de cantonner le monde des artistes musiciens africains uniquement à la musique populaire ou à la musique traditionnelle de nos ancêtres. On peut aussi dire que l'Afrique peut aujourd'hui prendre une place de choix dans l'opéra.

Vous êtes fière d'être le fruit du métissage entre l'Europe et l'Afrique. Ce métissage pourrait-il avoir des incidences sur l'opéra?

Je suis justement le pont humain idéal pour faire la jonction entre une culture européenne qui peut émerger aussi de façon spectaculaire et plein de succès en Afrique. Mon papa est de la République démocratique du Congo. Il est né à Dimbelenge, au Kasaï Occidental. Ma maman, elle, est née à Charleroi, une petite ville industrielle en Belgique. Moi-mëme, je suis née le 22 octobre en Belgique. Mais, je suis venue à l'âge de trois ans en RDC. Et puis, j'y ai séjourné quelques fois pour venir rendre visite à mes familles africaines. J'ai même étudié à l'Athénée de la Gombe, à Kinshasa (dans ma tendre enfance)... C'est vrai, je connais très peu l'Afrique, mais je la connais et l'aime depuis toujours...

Qu'est-ce qui vous a poussée à chanter ?

C'est simple. Je comprenais qu'il n'y avait pas nécessairement une acceptation facile d'être intégrée en tant qu'Africaine en Europe. Je voyais toutefois que lorsque je chantais, il n'y avait plus de frontières. Plus de race, plus de nationalité, plus d'ethnie… Le cœur parlait aux cœurs. On est juste un artiste qui parle au public. Et comme la musique rassemble, j'ai trouvé que c'était une mission magnifique. Or, je suis née avec une voix particulière. Une voix qui est à la fois très souple, comme les Européens, et très charnelle, très ample, avec une couleur chaude et passionnelle qui vient d'ici, au Congo. Raison pour laquelle je revendique les deux appartenances. Bien que ma carte ethnique africaine ait joué un grand rôle dans le fait d'être appréciée dans le monde entier.

Vous avez choisi l'Opéra, un genre moins connu en Afrique. Votre intégration n'a-t-elle pas été difficile ?

Justement, j'ai trouvé dans l'opéra une ouverture particulière. Le public d'opéra est très ouvert, parce qu'il se connecte à la beauté. Et la beauté n'a pas de frontière. On peut être Africain ou d'origine africaine… On peut être Asiatique, Européen… et jouer de l'opéra ! Il n'y a pas de racisme dans l'opéra. Et c'est pour cela que c'est merveilleux. Quand je me suis présentée dans le monde de l'opéra, j'ai aussi bien joué le rôle de Madame Butterfly, une célèbre dame japonaise, et d'Aïda qui est une Ethiopienne. J'ai joué Elisabeth de Valois qui est une Européenne, une reine de France… Vous voyez donc que l'opéra ouvre un champ du possible, tout à fait évolué positivement. C'est pour cela que c'est une expression utile à l'Afrique. L'Africain peut ainsi prendre du terrain dans le monde lyrique ! Et toutes les portes lui sont ouvertes.

Dans l'univers de l'opéra, quels sont les publics qui vous accompagnent ?

Ils viennent de l'Europe. Parce que l'opéra est né en Europe. Mais heureusement, avec l'histoire, avec les évènements, l'opéra a pris de plus en plus de place. Il est très représenté aux Etats-Unis, qui est une terre très européanisée. D'autant que lors de la colonisation, ce sont les Européens qui s'y sont rendus qui ont apporté l'opéra. Les Etats-Unis depuis jouent aussi l'opéra. Aujourd'hui, avec toute la technologie, le marché est aussi ouvert en Asie. Les Asiatiques aiment le vin français et les frites comme les Européens. Ils ont aussi appris à apprécier l'opéra. Raison pour laquelle on compte beaucoup d'Asiatiques qui font de l'opéra. C'est inouï le nombre d'Asiatiques qui font de l'opéra au Japon, en Chine, en Corée… Et quand, lors de mes tournées en Asie, j'ai vu des Asiatiques jouer entièrement la Traviata ou les Carmélites, j'ai dit que nous avons un peu de retard, parce que nous n'avons pas encore la chance de nous exprimer dans l'opéra. Et je me suis dit voilà ce qui fera partie de ma vie : développer l'opéra en Afrique, comme il a été développé en Asie.

En cette année 2020, vous allez, pour la première fois, présenter un spectacle d'opéra en RDC. Quelles sont vos impressions à la veille de ce premier spectacle ?

Je suis très émue d'abord de sentir que je suis complétement connectée avec un besoin. Quand j'ai présenté ce projet aux Européens, ils m'ont demandé les raisons qui m'ont poussée à aller projeter un opéra au Congo. Je leur ai dit que les Congolais ont vraiment besoin de l'opéra. Certains Européens ont même été agressifs, en clamant tout haut : "Ils ont déjà un Papa Wemba ! Ça ne leur suffit-il pas ?". Je n'étais pas très contente d'entendre cela. Mais une fois que j'ai été contactée par Maxime Selemani qui m'a dit qu'il y a beaucoup d'artistes d'opéra en RDC et des chanteurs de musique classique qui font de très bons concerts, il m'a priée de venir les encourager. Et là, je me suis dit : voilà une belle opportunité d'amplifier la plateforme d'expression de ces chanteurs qui ont demandé d'avoir une place plus grande dans le monde ! C'est pourquoi j'ai accepté - avec le concours de Georges Forrest et des sociétés SORIAC et FWBI (Fédération Wallonie-Bruxelles) - de venir à Kinshasa pour créer un premier opéra. Ce sera en septembre 2020, avec ''La Flûte enchantée'' de Mozart, que nous allons créer avec plusieurs chanteurs congolais, lauréats du concours Vox Awards. Ensuite, il y aura une saison d''opéra. Et par la suite, l'opéra ''Terre d'orage''. Ce sera le domaine de l'opéra où tous les jeunes pourront être formés. Ils pourront venir emprunter des DVD sur l'opéra. Il y aura une grande bibliothèque musicale gratuite avec les opéras. Tout cela afin que l'opéra soit un genre accessible à toute l'Afrique. Et nous ferons le nécessaire pour être installé ici au cœur du continent.

Comment êtes-vous entrée en contact avec le Congolais Maxime Selemani qui organise ''Vox Awards'', le concours de musique classique en RDC ?

Heureusement, grâce à internet, on est très proche de tout le monde ! Et ça c'est magnifique. Depuis Kinshasa, Maxime Selemani m'avait contactée via internet. Et comme à l'époque, il venait en France, il m'a rejoint à Bruxelles. C'est ainsi que nous avons planifié ce voyage à Kinshasa.

Seriez-vous tenté de faire un futuring avec un artiste populaire congolais ?

Pour moi, il n'y a pas de genre mineur. La musique populaire à sa place. Et la bonne musique peut s'entendre avec la bonne musique. Ce serait magnifique d'associer un bon compositeur avec un ''operatouch'' pour générer de l'enthousiasme dans tous les publics à la fois. Aussi bien le public de la rue que le public très cultivé. On pourrait ainsi faire la jonction, le mixte entre toutes les cultures. Pour moi, ce ''cross over'' est très important. Propos recueillis par Yves KALIKAT
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